Dossier · Décryptage
Pourquoi des pesticides interdits sont encore épandus
Un pesticide « interdit » devrait disparaître des champs. Dans les faits, l’interdiction n’est pas un interrupteur : des stocks continuent d’être écoulés pendant des mois, des dérogations d’urgence ont prolongé l’usage de produits pourtant retirés, et certaines substances bannies depuis vingt ans persistent dans l’eau du robinet. Ce dossier explique les trois mécanismes — délai de grâce, dérogations, rémanence — et ce que la réforme européenne en cours pourrait y changer.
Vérifié et mis à jour le 14 juin 20267 min de lectureLa rédaction de Mitoyens
Réponse courte
Pourquoi des pesticides interdits sont-ils encore utilisés ?
Parce que l’interdiction n’est pas un interrupteur. Un produit retiré bénéficie d’un délai de grâce pour écouler les stocks 1 ; des dérogations d’urgence de 120 jours ont longtemps prolongé l’usage de substances interdites — comme les néonicotinoïdes sur betterave, jusqu’à l’arrêt de la justice européenne en 2023 4 — et certains pesticides interdits depuis vingt ans persistent encore dans l’eau du robinet. 8
I · Le sursis
Un pesticide interdit disparaît-il du jour au lendemain ?
Non. Interdire un pesticide, c’est retirer son autorisation de mise sur le marché — mais le règlement européen organise une transition pendant laquelle les stocks déjà achetés peuvent encore être vendus, stockés et utilisés. C’est le délai de grâce, prévu à l’article 46 du règlement (CE) n° 1107/2009. 1
Ce que prévoit le délai de grâce
- Six mois pour la vente
- Lorsqu’un État membre retire ou ne renouvelle pas une autorisation, il peut accorder un délai n’excédant pas six mois pour la vente et la distribution des stocks existants.
- Un an de plus pour l’usage
- À ce délai s’ajoute un an supplémentaire maximum pour l’élimination, le stockage et l’utilisation des stocks — soit jusqu’à dix-huit mois au total après le retrait.
- Un plafond conditionnel
- Ce plafond de dix-huit mois n’est garanti que si le retrait n’est pas motivé par la protection de la santé ou de l’environnement.
II · Les dérogations
Comment des produits interdits ont-ils continué d’être épandus en France ?
Par un second mécanisme : les autorisations d’urgence. L’article 53 du même règlement permet à un État membre d’autoriser un produit, « pour une période n’excédant pas cent vingt jours », face à un danger qui ne peut être maîtrisé autrement. 1 L’exemple le plus parlant est celui des néonicotinoïdes, ces insecticides dont les usages en plein air ont été interdits dans l’Union par trois règlements de 2018. 2
En France, la loi du 14 décembre 2020 a malgré tout rouvert la possibilité de dérogations, jusqu’au 1ᵉʳ juillet 2023, pour l’enrobage des semences de betterave sucrière. 3 Des arrêtés dérogatoires ont ainsi été pris en 2021 et 2022 — autorisant l’usage d’un produit interdit, au nom de l’urgence économique.
C’est la justice européenne qui a fermé la brèche. Le 19 janvier 2023, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé (affaire C-162/21) qu’un État membre ne peut pas, par dérogation d’urgence, autoriser des semences traitées avec des pesticides dont l’usage a été expressément interdit par l’Union. 4 Quatre jours plus tard, le 23 janvier 2023, le gouvernement français a renoncé à accorder une nouvelle dérogation pour la betterave. 5
III · La rémanence
Pourquoi retrouve-t-on des pesticides interdits depuis vingt ans dans l’eau ?
Parce qu’une molécule bannie ne quitte pas l’environnement avec son autorisation. L’atrazine, herbicide interdit en France depuis le début des années 2000, illustre cette rémanence : ses produits de dégradation (métabolites) restent aujourd’hui parmi les premières causes de non-conformité de l’eau potable, plus de vingt ans après son retrait. 89
Cas plus récent : le chlorothalonil, fongicide dont l’approbation européenne n’a pas été renouvelée par le règlement d’exécution (UE) 2019/677, ses usages prenant fin en France en février 2020. 67 Son principal métabolite est depuis devenu l’une des substances les plus fréquemment détectées dans l’eau du robinet française. 8
Pour situer ces détections : la réglementation fixe une limite de qualité de 0,1 µg/L par pesticide (et par métabolite jugé pertinent), et de 0,5 µg/L pour la somme des pesticides. 11 Ces seuils sont des valeurs de gestion destinées à protéger la ressource, pas des seuils toxicologiques : un dépassement signale une contamination à surveiller, il ne prouve pas à lui seul un danger sanitaire à cette concentration.
IV · La réforme
La réforme européenne « Omnibus » va-t-elle changer la donne ?
Aujourd’hui, une substance active est approuvée pour dix ans au maximum, son renouvellement pour quinze ans, avec une réévaluation périodique à chaque échéance. 1 C’est ce filet de sécurité — revoir régulièrement les autorisations à la lumière des connaissances nouvelles — que vise le paquet de simplification dit « Omnibus », présenté par la Commission européenne le 16 décembre 2025.
Le projet prévoit des autorisations sans limite de durée pour la plupart des substances (les médias résument souvent cette bascule par « jusqu’à 25 ans, contre 10 ou 15 ans aujourd’hui ») et la possibilité d’allonger, dans certains cas, le délai de grâce d’un produit interdit jusqu’à trois ans. 14 Le Conseil de l’Union a arrêté sa position de négociation le 27 mai 2026 ; le texte doit ensuite être négocié avec le Parlement européen. 12
La réforme est contestée par une partie du monde médical et scientifique. Environ un millier de médecins et de scientifiques ont interpellé Emmanuel Macron en juin 2026 (après une première tribune de plus de 2 300 signataires adressée au Premier ministre fin 2025). 14 Leur contre-proposition reprend une estimation de l’EFSA elle-même : 50 experts supplémentaires et 15 millions d’euros par an suffiraient à résorber l’arriéré de dossiers, sans renoncer aux réévaluations. 13 Une évaluation scientifique commandée par les Pays-Bas conclut par ailleurs que la réforme manquerait ses objectifs. 13
Sources
- 01EUR-Lex — Règlement (CE) n° 1107/2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques (version consolidée) — articles 5, 14, 46 et 53 (2009-10-21)consultée le 14 juin 2026
- 02EUR-Lex — Règlements d’exécution (UE) 2018/783, 2018/784 et 2018/785 restreignant aux serres permanentes l’imidaclopride, la clothianidine et le thiaméthoxame (2018-05-29)consultée le 14 juin 2026
- 03Légifrance — LOI n° 2020-1578 du 14 décembre 2020 relative aux conditions de mise sur le marché de certains produits phytopharmaceutiques en cas de danger sanitaire pour les betteraves sucrières (2020-12-14)consultée le 14 juin 2026
- 04Cour de justice de l’Union européenne — Arrêt du 19 janvier 2023, Pesticide Action Network Europe e.a., affaire C-162/21 (ECLI:EU:C:2023:30) (2023-01-19)consultée le 14 juin 2026
- 05Ministère de l’Agriculture — Décision de la Cour de justice de l’Union européenne relative à l’utilisation des néonicotinoïdes pour les semences (2023-01-23)consultée le 14 juin 2026
- 06EUR-Lex — Règlement d’exécution (UE) 2019/677 du 29 avril 2019 concernant le non-renouvellement de l’approbation du chlorothalonil (2019-04-29)consultée le 14 juin 2026
- 07Anses — E-Phy — Retrait des produits à base de chlorothalonil (2019-11-20)consultée le 14 juin 2026
- 08Ministère de la Santé (DGS) — Bilan de la qualité de l’eau du robinet vis-à-vis des pesticides en 2024consultée le 14 juin 2026
- 09IGAS — IGEDD — CGAAER — Les risques liés à la présence de pesticides dans l’eau destinée à la consommation humaine (rapport, 2024)consultée le 14 juin 2026
- 10Anses — Avis du 29 avril 2024 relatif à la pertinence des métabolites R417888 et R471811 du chlorothalonil dans les eaux destinées à la consommation humaine (2024-04-29)consultée le 14 juin 2026
- 11EUR-Lex — Directive (UE) 2020/2184 du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine (2020-12-16)consultée le 14 juin 2026
- 12Conseil de l’Union européenne — Council agrees position to simplify and strengthen food and feed safety requirements (27 mai 2026) (2026-05-27)consultée le 14 juin 2026
- 13Médecins du Monde — Lettre ouverte sur le règlement « Omnibus X » (2026-06-04)consultée le 14 juin 2026
- 14franceinfo — Pesticides : des médecins et des scientifiques interpellent Emmanuel Macron sur la déréglementation en cours au niveau européen (2026-06-10)consultée le 14 juin 2026