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Dossier · Actualité

Le triallate revient dans les champs d’orge : ce qu’on en sait

Le 22 septembre 2026, le ministère de l’Agriculture a réautorisé pour 120 jours un herbicide à base de triallate que l’Anses avait refusé trois ans plus tôt. Ce retour n’arrive pas dans un terrain inconnu : quand le triallate était encore épandu, les capteurs d’air le retrouvaient presque chaque semaine de mesure près des champs, jusque dans une salle de classe.

Vérifié et mis à jour le 30 septembre 2026 · 8 min de lecture · Mitoyens

Sommaire

Réponse courte

Pourquoi le triallate, un pesticide refusé en France, est-il de nouveau autorisé ?

Parce que le ministère de l’Agriculture a accordé, à la demande des céréaliers, une autorisation d’urgence de 120 jours à l’herbicide Avadex Factor, du 23 septembre 2026 au 21 janvier 2027, sur l’orge d’hiver. 1 Ce même produit avait été refusé par l’Anses en 2023 : elle ne pouvait exclure ni un risque pour les résidents, ni une contamination inacceptable des eaux souterraines. 2

Faire circuler

I · La décision

Qu’est-ce qui a été autorisé, et à quelles conditions ?

La décision, signée le 22 septembre 2026 par la direction générale de l’alimentation, autorise l’herbicide Avadex Factor (450 g/L de triallate, société Gowan) au titre de l’article 53 du règlement européen sur les pesticides. Elle répond à une demande de l’Association générale des producteurs de blé et autres céréales (AGPB) et invoque « les difficultés de gestion des adventices sur les cultures d’orge d’hiver » ainsi que « l’insuffisance des moyens disponibles ». 1

Ce que prévoit la décision

120 jours
Du 23 septembre 2026 au 21 janvier 2027, sur orge d’hiver uniquement, en pré-semis, à 2,7 L/ha au plus et une seule application.
90 000 litres
Plafond de produit commercial pour toute la France, soit environ 33 000 hectares à la dose maximale.
20 mètres des habitations
Distance minimale entre le dernier rang traité et les espaces fréquentés par des résidents ou des personnes présentes, avec un matériel qui réduit la dérive d’au moins 90 %.
Eau souterraine
Pas plus d’une année sur trois sur la même parcelle, et interdiction dans les périmètres de protection des captages d’eau potable.

Le produit doit être incorporé au sol, à 4 cm de profondeur, dans les deux heures qui suivent la pulvérisation. 1 L’article 53 permet ce type d’autorisation « pour une période n’excédant pas cent vingt jours », face à un danger qui ne peut être maîtrisé autrement. 9

II · La demande

Pourquoi les céréaliers l’ont-ils demandé ?

Pour désherber l’orge d’hiver de graminées comme le vulpin et le ray-grass. L’AGPB présente la dérogation comme « une avancée concrète face à la progression des résistances et à la réduction continue des solutions disponibles pour maîtriser les graminées adventices ». 11

Le contexte, c’est la fin du flufénacet, un autre herbicide contre ces graminées, dont l’approbation européenne n’a pas été renouvelée (règlement d’exécution (UE) 2025/910). En France, ses autorisations ont été retirées le 10 décembre 2025 et les stocks restent utilisables jusqu’au 10 décembre 2026. Il était appliqué sur environ 40 % des surfaces de céréales en 2024-2025. 13

Un agriculteur de Meurthe-et-Moselle résume la crainte de la filière : « Sans flufénacet ni triallate en 2027, il sera très compliqué de cultiver cette céréale en situation infestée en graminées ». 14 Le triallate n’est pourtant pas une solution complète : son efficacité attendue est jugée « moyenne sur ray-grass et vulpin ». De nouvelles molécules, comme la cinméthyline, sont en test chez l’institut technique Arvalis. 12

III · Le précédent

Pourquoi l’Anses avait-elle écarté le triallate ?

Le 26 mai 2023, l’Anses a refusé l’autorisation de ce même produit, Avadex Factor, y compris pour le désherbage de l’orge. Motifs : un risque d’effet nocif pour les consommateurs, les personnes présentes, les résidents, les opérateurs et les travailleurs « ne peut être exclu », pas plus qu’un « risque inacceptable de contamination des eaux souterraines ». 2

Quatre mois plus tard, le 29 septembre 2023, l’agence a retiré un autre produit à base de triallate, Avadex 480. Elle y retenait un risque inacceptable de contamination des eaux souterraines, la formation d’une impureté, la N-nitrosodiisopropylamide, pendant le stockage, et un risque pour les arthropodes non cibles. 3

Au niveau européen, l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) avait signalé dès 2020 une préoccupation sur la génotoxicité du triallate : trois tests in vitro positifs, que le test in vivo fourni ne suffisait pas à écarter. 5 Elle relevait aussi qu’un métabolite formé dans le sol, la diisopropylamine, dépassait 10 µg/L dans les eaux souterraines dans tous les scénarios modélisés. L’évaluation de sa « pertinence », qui décide si la limite de 0,1 µg/L s’applique, n’a pas pu être finalisée. 5 Générations futures cite une modélisation de l’Anses à 42,4 µg/L avec une seule application tous les trois ans, soit la fréquence que retient la dérogation. 10

IV · Dans l’air

Retrouve-t-on le triallate dans l’air près des habitations ?

Oui, et c’est bien documenté pour la période où il était encore autorisé. D’août 2022 à août 2023, Atmo Hauts-de-France a mesuré les pesticides dans l’air à Mont-Saint-Éloi (Pas-de-Calais), à plusieurs distances d’une parcelle cultivée et dans l’école d’Écoivres. Le triallate fait partie de la dizaine de molécules retrouvées fréquemment sur tous les sites. 6

Ce que mesurait l’étude PADDeC (27 semaines de prélèvement)

Près de la parcelle
Triallate détecté 26 semaines sur 27, avec un maximum hebdomadaire de 4,18 ng/m³.
Plus loin dans le village
Les sites intermédiaire et de centre-village ont eu des pics plus élevés (6,08 et 4,82 ng/m³) : la concentration ne décroît pas simplement avec la distance.
Dans l’école
Triallate détecté les 27 semaines sur 27 en air intérieur, à des niveaux plus faibles (au plus 0,78 ng/m³).
Quand
Deux périodes de détection principales : septembre, au désherbage de l’orge d’hiver, puis avril.

Ces mesures reflètent un usage plus large qu’aujourd’hui. L’étude relie les détections d’avril au lin et à l’orge de printemps 6, deux cultures que la dérogation n’autorise pas, et les ventes n’avaient alors pas de plafond national comme les 90 000 litres actuels. 1

Le constat ne se limite pas à un village. Sur 2020-2022, dans les 36 départements où les mesures de la base nationale PhytAtmo recoupent notre indice d’exposition, le triallate est détecté dans 1 257 prélèvements hebdomadaires sur 2 797, soit 45 % (calcul Mitoyens sur les données PhytAtmo). 7 Les départements où il est le plus détecté sont plutôt ceux où l’indice est élevé (corrélation de rang de 0,47). Le réseau de mesure cible surtout des zones urbaines et quelques zones agricoles : il ne représente pas tout le territoire.

V · La suite

La dérogation peut-elle être annulée ?

Elle peut être contestée devant la justice administrative dans les deux mois, comme l’indique la décision elle-même. 1 Générations futures et France Nature Environnement ont annoncé leur intention de déposer un référé contre cette autorisation. Le ministère parle d’une « nécessité absolue » pour l’orge et promet de réévaluer la situation en mars 2027, date à laquelle l’approbation européenne du triallate arrive à échéance. 15

Quelqu’un de votre entourage se pose la même question ?

Sources

  1. 01Ministère de l’Agriculture — Décision d’autorisation de mise sur le marché au titre de l’article 53 du règlement (CE) n° 1107/2009 — AVADEX FACTOR, n° 2260551 (2026-09-22)consultée le 30 septembre 2026
  2. 02Anses — Décision relative à une demande d’autorisation de mise sur le marché — AVADEX FACTOR (dossier n° 2021-0774) (2023-05-26)consultée le 30 septembre 2026
  3. 03Anses — Décision de retrait de l’autorisation de mise sur le marché — AVADEX 480 (AMM n° 8800161) (2023-09-29)consultée le 30 septembre 2026
  4. 04Anses — Décision de retrait de l’autorisation de mise sur le marché — PARNASS C (2024-02-25)consultée le 30 septembre 2026
  5. 05EFSA Journal — Peer review of the pesticide risk assessment for the active substance tri-allate in light of confirmatory data submittedconsultée le 30 septembre 2026
  6. 06Atmo Hauts-de-France — PADDeC — Pesticides dans l’air en zones agricoles : diagnostiquer, dialoguer et co-construire (rapport final)consultée le 30 septembre 2026
  7. 07Atmo France — PhytAtmo — pesticides dans l’air (open data)consultée le 30 septembre 2026
  8. 08Cour de justice de l’Union européenne — Arrêt du 19 janvier 2023, Pesticide Action Network Europe e.a., affaire C-162/21 (ECLI:EU:C:2023:30) (2023-01-19)consultée le 30 septembre 2026
  9. 09EUR-Lex — Règlement (CE) n° 1107/2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques (version consolidée) — article 53 (2009-10-21)consultée le 30 septembre 2026
  10. 10Générations Futures — La ministre de l’Agriculture s’apprête à accorder de nouvelles dérogations pour des produits à base de triallate (2026-06-03)consultée le 30 septembre 2026
  11. 11La France Agricole — Une dérogation pour désherber les orges avec le triallateconsultée le 30 septembre 2026
  12. 12La France Agricole — Herbicides pour céréales : le triallate et la cinméthyline dans le viseur de Générations futures (2026-06-16)consultée le 30 septembre 2026
  13. 13Terre-net — L’utilisation du flufénacet confirmée jusqu’en 2026 (2025-07-04)consultée le 30 septembre 2026
  14. 14Réussir — Orge d’hiver : « Sans flufénacet ni triallate en 2027, il sera très compliqué de cultiver cette céréale en situation infestée en graminées »consultée le 30 septembre 2026
  15. 15Terre-net — Dérogation accordée aux céréaliers pour le triallate, colère des ONG (2026-09-23)consultée le 30 septembre 2026